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On peut voir deux aspects dans la vie de Vladimir Ivanovitch Vernadsky, le premier aspect se transformant naturellement en le second.

Dans la première partie de sa vie, Vernadsky est un scientifique brillant, formulant les principes de la géochimie, c'est-à-dire l'étude de de l'évolution des éléments chimiques dans l'écorce et le globe terrestres. Vivant dans la Russie tsariste, c'est un démocrate libéral ; sa renommée devient internationale au début des années 1920, moment où il formule le principe de la « biosphère. »

La seconde partie de la vie de Vernadsky est déterminée par cette question de la biosphère. Il aurait pu rester en Europe de l'Ouest, notamment en France ; ses opinions politiques tendaient vers cela. Mais il savait que ses travaux ne pourraient pas y être reconnues à leur juste dimension, alors que la jeune Union soviétique lui ouvrait les bras.

Vernadsky assuma alors de se mettre au service de l'URSS ; retourné dans son pays, il devint à l'époque de Staline l'un des principaux scientifiques, et un organisateur hors pair de toute une série d'institutions scientifiques soviétiques. S'il était toujours au fond un démocrate libéral, il avait pour autant absolument les mains libres tout en soutenant totalement l'URSS, qui lui attribua d'ailleurs les décorations les plus hautes, notamment le prix Staline.

Vernadsky est né en 1863. A sa naissance, la Russie tsariste conmmençait à connaître une vague de contestation, porté par la jeunesse radicale intellectuelle. Cela donnera les nihilistes et les actions armées de la Volonté du peuple. Le frère de Lénine a par exemple été exécuté en 1887 pour sa participation à cette organisation et la tentative d'exécuter le tsar Alexandre III (le père de celui-ci, Alexandre II, a justement été tué par une bombe de la Volonté du peuple). Vernadsky le connaissait, et il découvrit qu'il avait même caché de la dynamite dans ses affaires au musée minéralogique!

De la même manière que Lénine a rejeté le nihilisme pour prôner une analyse scientifique fondée sur les travaux de Karl Marx et Friedrich Engels, Vernadsky pris le parti de la science. A l'opposé de Lénine, Vernadsky ne fit donc pas de politique directement, même s'il était partisan de réformes profondes.

Il a ici été influencé par son père, ainsi qu'indirectement par la première femme de celui-ci, Maria Shigaeva (1831-1860). Shigaeva a été l'une des premières activistes féministes russes, et la première femme avec un très haut niveau d'économie ; elle prônait la participation des femmes et le libéralisme, ce qui signifiait aussi dans la Russie tsariste, la libération des serfs.

La nurse de Vernadsky l'a également influencé, étant une démocrate ; en fait, Vernadsky a baigné dès sa jeunesse dans une profonde atmosphère démocrate libérale. L'idée qui existait en arrière-plan était que l'intellegentsia, la nouvelle couche intellectuelle née avec les progrès techniques et scientifiques, ferait en sorte que la Russie tsariste évolue inévitablement, graduellement mais tout de même complètement.

On appelait alors les étudiants partisans de cette évolution les kulturniki, qui refusaient les carriéristes conservateurs, tout en se maintenant à distance des révolutionnaires. Cependant, une telle option, évidemment, amenait tout de même l'intelligentsia à rentrer en conflit avec l'administration tsariste, formée parallèlement et soucieuse de ses prérogatives.

La fin du 19ème siècle est ainsi marquée par le conflit brutal entre les étudiants contestataires et révolutionnaires d'un côté, la bureaucratie tsariste de l'autre. Même un scientifique d'une stature aussi grande que Dmitri Mendeleïev, à l'origine de la classification périodique des éléments, n'a pas pu être membre de l'académie impériale des sciences, car n'étant pas assez conservateur.

Vernadsky avait, dans ce cadre de l'intelligentsia, un niveau suffisant pour demander comme cadeau d'anniversaire de ses 17 ans un ouvrage de Darwin, La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe, et pour faire fléchir son père qui comptait offrir un autre livre. Très vite, il acquière les connaissances principes sur la nature telles qu'elles furent développées au 19ème siècle.

Lors de ses études, il a pu rencontrer des savants aussi illustre qu'Aleksandr Butlerov, l'un des premiers à formuler la théorie de la structure chimique et le premier à avoir introduit des doubles liaisons dans les structures chimiques et que Vasily Dokuchaev (ou Dokoutchaïe), l'origine de quelque chose d'aussi essentiel que la science des sols.

Dokuchaev ne s'est pas seulement intéressé à la composition chimique des sols ; il a aussi le premier regarder leur rapport à leur environnement (le climat, les plantes, les animaux, les roches, etc.). Il pave la voie à Vernadsky ; voici ce qu'il explique en 1898-1899 :

« Regardant plus attentivement les grandes découvertes de la connaissance humaine, on peut peut-être dire que les découvertes qui ont révolutionné notre vision de la nature de fond en comble, particulièrement après le travail de Lavoisier, Lyell, Darwin, Helmholtz, et d'autres, il est impossible de ne pas remarquer une limitation vraiment réelle et importante...

Ils ont notamment étudié des corps séparés – les minéraux, les dépôts miniers, les plantes et les animaux, et les phénomènes individuels – le feu (le volcanisme), l'eau, la terre, l'air, où, je le répète, la science a obtenu des résultats époustouflants, mais pas leurs interrelations, non pas le lien génétique, éternel et toujours en ordre entre la nature inerte et vivante, entre les règnes végétal, animal et minéral d'un côté et l'être humain, sa vie quotidienne et même le monde spirituel, de l'autre.

Mais c'est justement ces interrelations, ces interactions suivant des lois qui comprennent l'essence d'une connaissance de la nature, le noyau d'une véritable philosophie de la nature -le meilleur et plus haut achèvement de la connaissance scientifique. »
N'ayant aucune liaison avec l'Europe de l'Ouest, Dokuchaev est la preuve avec Butlerov de la grande vitalité de la science en Russie, malgré le carcan tsariste.

Il est logique que Vernadsky, avec ce mouvement historique en arrière-plan, assume lui-même les plus hautes dimensions intellectuelles. Lors d'un séjour en Suisse, regardant les étoiles, il note dans une lettre à sa femme du 20 juin 1888 :
« Collecter des faits juste pour le principe, comme beaucoup d'autres rassemblent des faits, sans programme, sans une question à laquelle répondre ou un objectif, n'est pas intéressant. Cependant, il y a une tâche qu'un jour l'esprit humain résoudra, qui est extrêmement intéressante. Les minéraux sont des vestiges de ces réactions chimiques qui ont pris place en de nombreux points sur la terre ; ces réactions ont pris place en accord avec les lois qui sont connues de nous, mais qui, nous pouvons le penser, sont étroitement liés aux lois générales de la mécanique céleste. Je crois qu'ici est caché quelque chose de plus, qu'il faut découvrir, si l'on considère la complexité des éléments chimiques et la régularité de leur occurrence en groupes... »
Encadré par Dokuchaev, Vernadsky a alors poussé à fond ses études de chimie, rencontrant par exemple en France Henry Le Chatelier, le poussant à utiliser les mathématiques pour comprendre la chimie, suivant la voie tracée par l'américain Josiah Willard Gibbs, qui a appliqué la seconde loi de la thermodynamique à la chimie.

Il pousse alors plus avant sa lecture matérialiste du monde. Ses analyses des substances cristallines se justifient selon lui par le fait qu'elle contribue à comprendre les lois de l'état solide de la matière. Ce n'est pas la géométrie qui l'intéresse, mais les réactions chimiques sur la planète. Il ne croit pas en une vision de la matière comme inerte, mais bien au contraire comme capable de prendre de multiples formes.

Tout en travaillant dans le domaine de la minéralogie et plus précisément de la cristallographie afin d'être professeur titulaire à Moscou, il s'engage également dans différentes activités sociales, contre la famine et afin que la science se développe en Russie, de la manière la plus démocratique qui soit. Il fera en sorte par exemple que des femmes travaillent (en toute illégalité donc) dans son laboratoire, leur permettant ainsi par la suite de devenir elles-mêmes des minéralogistes et des géologues.

Cela l'amène à assumer une position de plus en plus ferme alors que la Russie tsariste se précipite dans la répression. Il participe à la fondation de l'Union de la Libération, qui prône des réformes démocratiques en Russie, et son appartement devient le lieu de réunions clandestines.

Il devient alors l'un des cadres fondateurs du Parti constitutionnel démocratique (le parti des « cadets »), dont l'existence est permise par la révolution de 1905.

Dans une introduction à une de ses lectures intitulée « Sur la vision scientifique du monde », introduction intitulée elle-même « Le progrès de la science et les masses populaires », il explique son point de vue, qu'il résumera ainsi à sa femme dans une lettre du 18 juillet 1903 :
« Je considère que les intérêts du progrès scientifique sont liés de manière proche et inextricable à la croissance d'une large démocratie et d'attitudes humanitaires – et vice versa. »
Révolutionnaire bourgeois, Vernadsky l'était de la manière la plus progressiste qui soit : ce qui l'intéresse ce n'est nullement la propriété privée (dont il ne parle jamais), mais le progrès général de l'humanité. Il ne méprise nullement les masses, au contraire il veut qu'elles se cultivent.

C'est cela qui l'a amené à soutenir les étudiants confrontés à la répression tsariste qui a suivi la révolution de 1905. Il quitte toute fonction universitaire à Moscou en 1911, pour rejoindre Saint-Pétersbourg en tant que directeur du musée minéralogique et membre adjoint de l'Académie des sciences.

C'est lors de ce tournant que Vernadsky passe de la géologie à la biologie, oeuvrant à former la géochimie, la biogéochimie : la matière vivante (terme qu'il emploie à partir de 1906) participe à la vie de la planète.

Vernadsky fait se rejoindre ces domaines; il a écrit 400 travaux: 30% concernant la minéralogie, 17% la biogéochimie, 16% des thèmes liés à la biogéochimie, 12% la radioactivité, 7% la cristallographie, 3% la science des sols, 3% les dépôts minéraux, 11% la science en général.

C'est parce qu'il est à la croisée de ces domaines, qu'il les unifie, qu'il a pu avancer, formuler la thèse de la biosphère, émettre des hypothèses de travail (comme par exemple en 1938 que la géométrie des êtres vivants n'était pas euclidienne, mais riemannienne). Il travaillait pour comprendre ce qu'est la vie – en tant que matière en mouvement.

Vernadsky posait au début du 20ème siècle des questions apparaissant comme essentielles au début du 21ème siècle. Voici ce qu'il écrit en juillet 1908 à son ancien étudiant, Samoilov :
« J'ai pensé plus récemment quant à la question de la quantité de matière vivante, dont je t'ai parlé auparavant. Je lis des travaux des sciences biologiques. Le concept de masse est curieux pour moi. Les conclusions atteintes me forcent à penser. D'ailleurs, il apparaît que la quantité de matière vivante dans l'écorce terrestre est constante.

Alors, la vie est du même type de partie du cosmos que l'énergie et la matière. En essence, es-ce que toutes les spéculations quant à l'arrivée des « germes » d'autres corps célestes n'ont, fondamentalement, pas les mêmes suppositions que l'éternité de la vie? »
Vernadsky a conservé ce point de vue ; à la fin de sa vie encore, il ne considérait pas que la vie était apparue d'un coup, mais que la vie a toujours existé dans l'univers (c'est un équivalent de la thèse de la panspermie, thèse affirmant que les bactéries survivent dans l'espace, en étant issues de la soupe cosmique chimique du big bang). Vernadsky espérait alors pouvoir continuer ses travaux avec une relative autonomie. Mais la pression féodale du tsarisme ne cessa pas, et la première guerre mondiale vint d'autant plus renforcer cette tendance. Depuis 1905, l'option des constitutionnels démocrates apparaissait de plus en plus comme vaine, après un premier moment de gloire. La révolution de février 1917 ne change pas la donne.

Vernadsky, trois jours avec la révolution d'octobre 1917, constate dans son journal personnel : « En essence, les masses sont pour les bolcheviks. » Il se désengage alors de toute action politique, continuant ses travaux et attendant la suite des événements.

Au moment de la révolution russe, Vernadsky a déjà 54 ans. Parlant plusieurs langues et habitué à voyager, il aurait pu devenir un émigré, ce qui fit par exemple son fils qui devint professeur d'histoire à l'université de Yale aux Etats-Unis. Il ne le fait pas.

Et s'il craignait alors pour sa vie, il s'avère que des étudiants à lui devinrent d'importants responsables bolcheviks, comme Semashko, commissaire bolchevik à la santé. Passé en zone soviétique, le moindre souci amenait immédiatement une réponse pratique de la part de ceux qui le considéraient comme le « dernier humaniste », un esprit noble incapable de la moindre intrigue, un idéaliste.

Cette vision de Vernadsky sera également celle de l'URSS lors des années 1930 et 1940. Vernadsky va être porté aux nues, comme un esprit libre volant tellement au-dessus des préoccupations du quotidien qu'il fallait bien tolérer son esprit libre et sa fascination pour un libéralisme politique abstrait.

Inversement, un savant comme Vernadsky ne pouvait que comprendre le caractère formidable de ces jeunes révolutionnaires bolcheviks épris de science, à l'opposé du tsar et de ses magiciens comme Raspoutine. S'il a passé quelques années en exil au début des années 1920, c'est de manière franche qu'il rejoint l'URSS en 1926, après avoir écrit en France deux ouvrages : La Géochimie ainsi que La Biosphère (qui sera publié en français en 1929).

Jusqu'au milieu des années 1930, il continua d'aller chaque été dans les pays occidentaux, pour des lectures, des conférences. Né en 1863, il est alors très âgé, et pourtant il assume clairement son rôle directeur en URSS.

Il a fondé l'institut du radium en 1922 et lancé les études sur la radioactivité en URSS, dans les années 1930 il lance l'étude du permafrost, le sous-sol gelé en permanence, qui recouvre 40% du territoire soviétique.

En 1926, Vernadsky fonda également le Groupe de Recherche sur la Matière Vivante, membre de la Commission pour les Etudes des Forces Productives Naturelles de Léningrad. Rien que les intitulés de ces structures montrent la dimension matérialiste de la question. Le 1er octobre 1928, le groupe devint le BIOGEL (Laboratoire Biogéochimique), qui deviendra le très important Institut de Géochimie et de chimie analytique de l'Académie des Sciences d'URSS.

Vernadsky contribue à comprendre des maladies liés aux influences chimiques sur l'eau, du sol, des dépôts minéraux. Il s'intéresse également de plus en plus au nucléaire : il est à l'origine du premier cyclotron (accélérateur de particules) soviétique, qui sera terminé par Igor Kurchatov.

Ce physicien soviétique est à l'origine de tout le programme atomique soviétique (la bombe au plutonium soviétique en 1949, le premier réacteur atomique européen en 1946, la première centrale atomique au monde en 1954, le premier réacteur nucléaire pour sous-marins du monde en 1959, etc.). Kurchatov deviendra un opposant à la bombe atomique et un partisan de l'utilisation pacifique de l'énergie atomique, tout comme Vernadsky. Les communistes menaient au début des années 1950 campagne contre la bombe atomique, Staline demandant son interdiction.

Il ne faut évidemment pas considérer que Vernadsky nierait la dignité du réel, et se poserait comme un Descartes dans une version soviétique. Ainsi, si en 1920 le gouvernement décide de faire, par un décret de Lénine, du lac Ilmen le parc national en Russie, c'est en raison des efforts ininterrompus de Vernadsky.

Voici également ce qu'il écrit à sa femme, en octobre 1913, lors d'une visite de mines de nickel et de colbalt à Sudbury, dans l'Ontario, aux Etats-Unis :
« Cette nouvelle technologie – la technologie américaine – qui a donné tellement à l'humanité, a son côté sombre. Ici, nous le voyons partout : un pays magnifique a été rendu moche, la forêt décimée par le feu ; pour des dizaines de miles la terre a été transformé en dépotoir, toute vie végétale empoisonnée et brûlée, et tout cela dans le seul but de se procurer rapidement du nickel dans les mines. »
Vernadsky a ainsi inventé le concept de Noosphère : noos signifiant l'esprit en grec. Dans la biosphère, les humains ont une responsabilité particulière, de par leur capacité à modifier la planète, comme ils l'ont déjà fait. Le principe de la noosphère est un appel à une humanité consciente, régulant son activité, en rapport harmonieux avec la biosphère.

Vernadsky n'a pas donné d'indication sur ce qu'il fallait faire. Mais cela est logique : il a été un pionnier, et seule l'humanité dans son ensemble peut répondre à la question, une fois qu'elle est posée à l'échelle mondiale – ce qui est le cas aujourd'hui.

Ce qui compte, c'est que Vernadsky a été un pionnier, il a formulé le principe de la Biosphère. Il a compris l'importance de l'atome, qui n'est pas « insécable » comme cela a pu être pensé en Grèce antique, mais forme un système complexe formant, de par son mouvement dans l'espace, l'histoire naturelle. La vie est de la matière, en mouvement.

On a ici un matérialisme le plus complet. Dans sa préface à l'édition russe de La Biosphère, Vernadsky écrit en 1926 :
« La structure de la Terre est une harmonieuse intégration de parties qui doivent être étudiées comme un mécanisme indivisible... Les créatures sur Terre sont le fruit d'un mécanisme long et compliqué où il est connu que des lois strictes s'appliquent, et où le hasard n'existe pas. »
Cette vision, qui est celle de Spinoza et d'Einstein, celle de tous les matérialistes, préfigure la vision globale, à l'échelle universelle, que l'on peut et doit avoir aujourd'hui.